Reportage – Santé : une nuit aux urgences en souffrance

29 octobre 2019

Par Elodie Andrieux, collaboratrice de Danièle Obono

Le service des urgences de l’hôpital Lariboisière est parmi les plus importantes d’Europe en termes de passage. Son personnel a l’habitude de gérer un public conséquent et souvent difficile parce qu’en plus des pathologies qui conduisent habituellement les gens aux urgences, ici les patient·es ont aussi très souvent des difficultés socio-économiques graves. 

Lariboisière c’est le nord de Paris : Barbès, la Goutte d’or, la Chapelle… Des quartiers délaissés par les pouvoirs publics, dans lesquels le sans-abrisme et la toxicomanie par exemple sont plus visibles qu’ailleurs. Aux urgences, le public est donc parfois plus difficile que dans les autres hôpitaux parisiens mais le personnel sait gérer, c’est sa mission, particulièrement dans cet hôpital. Pas de problème. 

Depuis plus de 6 mois pourtant, le service est en grève, comme 265 autres services d’urgences en France. Parce que les patient·es sont toujours plus nombreux et nombreuses, quand le nombre de lits pour les accueillir et les effectifs pour s’en occuper fondent à vue d’œil. Au même rythme que le budget des hôpitaux, et à l’exact opposé de celui des cadeaux fiscaux faits aux grandes entreprises. 

Il y a quelques semaines nous avons pris contact avec le Collectif inter-urgence, les infirmier∙es et d’aides-soignant·es à l’origine du mouvement, pour voir ce qui se passait sur place. 

Nous sommes accompagnées pendant la visite du cadre infirmier et de l’administrateur d’astreinte. Très vite, les soignant·es nous parlent des conditions de travail de plus en plus dégradées, de la violence très présente. Une première infirmière nous assure, devant ses supérieurs, que l’accompagnement du personnel en cas d’agression est satisfaisant. Les mesures de sécurité à l’entrée ont été renforcées mais la violence est bel et bien là, des affiches sont collées partout dans les salles d’attente pour appeler les patient·es au calme malgré les conditions d’accueil parfois très compliquées et les très longues heures d’attente avant d’être pris en charge. 

Cette violence épuise les soignant·es, mais elle n’est pas la seule raison de la colère qui gronde. Dans tous les services traversés, le constat est le même : trop de monde, pas assez de lits, les gens occupent des brancards dans les couloirs. Selon X., aide-soignante, l’affluence a augmenté ces dernières années mais surtout les gens restent plus longtemps parce qu’on manque de lits d’aval, ces lits dans les services qui sont censés prendre la suite des urgences quand une hospitalisation est nécessaire. 

Plus de 100 000 lits ont été supprimés ces 20 dernières années dans les hôpitaux en France, dans toutes sortes de services. Toutes ces suppressions un impact net sur les urgences. Prenons un exemple, si le service de gériatrie ferme des lits, où vont les personnes âgées ? Aux urgences. Elles y vont et surtout elles y séjournent. Les services d’hospitalisation d’urgence accueillent normalement les patient·es pour 24 à 48h, au-delà de cette durée la sécurité sociale ne prend plus en charge les frais d’hospitalisation. A Lariboisière de nombreux et nombreuses patient·es restent plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Dans le jargon administratif ce sont des “bed blockers”, des gens qui bloquent des lits et entravent la rentabilité de l’hôpital.

Rentabilité, c’est aussi un terme qu’on a beaucoup entendu pendant cette visite. L’hôpital doit gagner de l’argent. Pour cela, chaque acte doit être coté (entendre : renvoyer à un code qui donne droit à un paiement par la sécurité sociale), et tous les actes non-cotés font perdre de l’argent à l’hôpital. 

Dans le principe, plus l’hôpital accueille de patient·es et donc pratique d’actes médicaux, plus il est payé. Sauf que ce calcul ne vaut que si les patient·es bénéficient de la sécurité sociale, dans le cas contraire les soins sont prodigués aux frais de l’hopital. Une des difficultés de Lariboisière c’est que la proportion de son public qui n’est pas assurée est bien plus importante qu’ailleurs à Paris. 

De la même manière, les urgences de Lariboisière fonctionnent comme un palliatif à un service d’urgence sociale insuffisant. Elles continuent à abriter des personnes vulnérables après leurs soins quand personne ne souhaite s’en charger, ni la famille ni les services sociaux. Il est difficile de mettre dehors une personne âgée sans ressource. Parfois ce sont même des gens sans aucun problème de santé mais pour qui l’hôpital est le dernier recours avant la rue. Des gens dorment donc dans les couloirs, sur des chaises, pour ne pas dormir dehors parce que “le 115 ne peut pas accueillir tout le monde”. 

A la fin de notre visite guidée, nous retournons à l’entrée pour parler aux soignant·es. La réalité qu’elles et ils nous décrivent alors est encore plus alarmante. Il est entre autre question des urgences de la maternité (qui a fait grand bruit ces dernières semaines) : « ça c’est le vrai Lariboisière ». Nous retournons donc sur nos pas.

La description qu’on nous en a faite n’était pas glorieuse : 5 à 10 femmes serrées avec leurs bébés dans une pièce d’une dizaine de mètres carrés. On croit d’abord à une formule un peu exagérée mais en réalité c’est bien pire que ça. Ce qu’on a vu là, jamais nous n’aurions cru le voir dans un hôpital en France en dehors d’un épisode de catastrophe naturelle : 5 femmes allongées à même le sol avec leurs bébés et une sixième assise sur une chaise devant la salle, résignée à y passer cette nuit et certainement les suivantes. 

Les jeunes mamans nous expliquent qu’aucune nourriture n’est distribuée, la direction en a donné la consigne, les bébés ne sont pas soignés et le seul point d’eau auquel les mères ont accès c’est le lavabo des toilettes dans le couloir. Selon l’aide-soignante qui nous accompagne, la situation est encore pire dans les hôpitaux pédiatriques Robert Debré ou Necker : des couloirs entiers sont occupés de cette manière. Des nourrissons de quelques jours à même le sol, aléatoirement nourris et pas soignés. (1)

La mission de service public de l’hôpital et surtout des urgences est lourde, d’autant plus quand le budget ne suit pas, mais les économies sont faites au détriment des plus vulnérables. Ou de celles et ceux dont la voix porte peu. Les infirmier·es et les aides-soignant·es supportent une charge de travail considérable et sont la variable d’ajustement récurrente de l’hôpital. La direction a érigé le chantage aux congés en pratique de “management” pour combler les trous dans le planning. 

Mais même les chef·fes ont les mains liées : le cadre de proximité doit répondre au cadre sup’ qui doit répondre à la direction, qui doit répondre à l’ARS, qui doit répondre au Ministère… qui en a peut-être eu quelque chose à faire, pendant un moment, une seconde, à la lecture des rapports qui s’empilent, mais qui au final choisit l’austérité plutôt que la santé.

Les hôpitaux ont des difficultés à recruter, dit-on. Mais qui veut encore travailler dans ces conditions et pour un salaire qui ne suffit même pas à vivre à Paris ? S’il est vrai que les soignant·es n’ont pas choisi cette voie pour l’argent et si c’est bien l’entraide et la solidarité qui les aident à continuer, c’est au prix de maltraitances et de souffrances au travail qui finissent par en faire jeter l’éponge à un grand nombre.

Les urgences craquent littéralement, parce qu’elles ont pour mission d’accueillir tout le monde mais qu’on ne leur en donne pas les moyens. Et une prime de 100 euros pour une partie des soignant·es n’y changera rien, Mme Buzyn, si ce n’est montrer le mépris avec lequel vous “considérez” ces personnels qui sont tous et toutes au service de l’intérêt général. 

“Il n’y a pas d’argent magique”, comme disait l’autre, ça tombe bien puisque ce dont a vraiment besoin l’hôpital c’est d’argent bien réel, de recrutements, de meilleurs salaires, d’investissements, de reconnaissance. En cette journée de vote du projet de loi de financement de la sécurité sociale mais surtout de grèves et de manifestation nationale des hôpitaux et du monde de la santé , c’est le moment où jamais de se mobiliser, aux côtés de nos soignant·es, pour défendre l’hôpital et le service public de la santé, l’un des plus importants de nos biens communs.

(1) Plusieurs reportages ont été faits sur ce service, comme celui-ci, de Libération : https://www.liberation.fr/france/2019/09/26/la-maternite-de-lariboisiere-vitrine-de-la-honte_1753661

Danièle Obono

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